Une thèse c'est quoi?

La thèse, c'est le mémoire qu'on écrit puis présente à un jury pour obtenir un diplôme. Dans le monde universitaire, le terme désigne généralement une thèse de doctorat, mais comme on est un peu des rebelles (et beaucoup des feignants) dans la recherche, on utilise thèse et doctorat de manière interchangeable. Une thèse est l'aboutissement d'un travail de recherche original réalisé pendant un doctorat dont la durée varie selon les pays: en France et en Europe, on compte trois ans ; ailleurs, c'est plutôt quatre.

Donc un thésard est un étudiant comme un autre?

Sur le papier, oui. Il s'inscrit en thèse auprès d'une université ; il se réinscrit tous les ans et au bout de deux ans et neuf mois, remet à son administration un manuscrit et les noms des membres de son jury ; on relit tout ça, il présente sa soutenance, on délibère, on lui donne un bout de papier, puis tout le monde applaudit et on va prendre un pot pour se remettre de toutes ces émotions. Une machine qui tombe en panne, de mauvais (ou bons) résultats, une série d'expériences complémentaire, une rédaction difficile, la grippe aviaire ou un invasion extra-terrestre sont autant d'excuses valables pour demander un délai supplémentaire et il est courant qu'une thèse s'étale finalement sur quatre ans, cinq plus rarement.

Les choses se compliquent un peu quand on commence à parler de financement.

Parce qu'un thésard est payé?

Ne m'interrompez pas, sinon ça va vite devenir pénible.

En arrondissant les angles, un doctorant fait le même travail qu'un chercheur. En science surtout, ce travail de recherche produit des résultats qui se traduisent par des innovations qui à leur tour génèrent des brevets puis des revenus si tout le monde a bien bossé. Comme on demande à un étudiant de consacrer à plein temps trois ans de sa vie, on est bon prince, on le considère comme un stagiaire et on le rémunère en conséquence. Les sources de financement sont multiples, il peut s'agir de bourses publiques (d'une ville, d'un département, d'une région, d'un ministère, de l'état, de l'Europe), de fonds alloués par un laboratoire ou une entreprise à un projet, ou d'un mélange de tout ça.

Le doctorant est alors un étudiant et un employé en même temps. Bien sûr, on est dans le cas idéal où il y a de l'argent. En science, 90% des thèses sont financées. Mais tout le monde n'a pas cette chance : en lettre ou sciences sociales, il est courant de ne pas être payé. Il faut alors avoir des parents patients, avoir gagné au loto ou travailler à côté pour payer ses factures. La thèse devient une sorte de cour du soir, ce qui n'aide pas beaucoup. Dans tous les cas, c'est quelque chose qu'on discute en même temps que son sujet de recherche avec son (futur) directeur de thèse avant même de se lancer dans l'aventure.

Directeur de thèse?

Le directeur de thèse est le meilleur ami et/ou le pire ennemi du doctorant. Il est là pour encadrer l'étudiant, l'orienter, le conseiller. Dans les faits, ça peut être un mentor formidable, dynamisant et motivant ou un mec absent qui connaît rien au sujet et qui s'en fout du moment qu'il touche sa prime d'encadrement mensuelle. Il y a un peu toutes les nuances entre les deux.

Et le travail de recherche proprement dit, ça ressemble à quoi?

C'est pas tellement compliqué finalement : on lit des articles, on fait des expériences et on écrit des articles. En boucle. Parfois, on va dans une conférence pour tromper la routine. On croit souvent les chercheurs muni d'un intellect démesuré, c'est un mythe. Ok, c'est pas des débiles profonds, mais n'importe qui devient bon dans un domaine pour peu qu'il prenne la peine de l'étudier suffisamment longtemps. C'est donc plus un milieu d'obstinés plutôt que génies. Et puis ça voudrait dire que je suis intelligent, ce que je n'oserai croire, et que les lecteurs réguliers du blog savent déjà être une vaste blague... On glande aussi pas mal dans la recherche, parce que les expériences prennent parfois du temps, parce que le cerveau a besoin d'air pour bien fonctionner et, encore une fois, parce qu'on est quand même des grosses feignasses. On ne procrastine par contre pas tout à fait sur les même sites internet qu'ailleurs:

Être en bas de la chaîne dispense quand même le doctorant d'un truc ou deux que le chercheur doit se coltiner: répondre à des appels à candidatures pour obtenir des sous, remplir des dossiers pour dire qu'on travaille drôlement bien et qu'on mérite décidément plus d'argent. Grosso modo, des affaires de financement et d'évaluation.

C'est pas difficile d'évaluer la recherche?

Dans la recherche en entreprise, une équipe performante produira des brevets, des technologies et des standards, toutes choses auxquelles on peut donner une valeur monétaire à l'aide de calculs plus ou moins savants, donc ça se passe plutôt bien. Dans la recherche publique c'est un peu plus compliqué parce qu'on étudie un sujet et qu'on n'a pas d'obligation de résultat. Le métier d'un chercheur est d'étendre l'état des connaissances de humanité et un bon chercheur est quelqu'un qui pose de bonnes questions, pas forcément quelqu'un qui apporte des solutions (c'est pour ça qu'on a des ingénieurs...) C'est là une caractéristique de la recherche : qu'on aime ou pas le résultat, il représente une réalité et on n'y changera rien. Un résultat négatif n'en constitue pas moins un résultat et si on passe sa vie à montrer que quelque chose ne fonctionne pas avec la plus grande rigueur scientifique, on a autant apporté que si on avait démontré le contraire. Bon forcément, on est un peu déprimé et déçu que ça marche pas, mais c'est accessoire.

Comme on veut pas non plus créer des hordes de chercheurs dépressifs (ils sont pas au top en temps normal) et qu'on aimerait a priori obtenir un retour sur son investissement, on finance plutôt les projets dont on espère qu'ils marcheront...

Le thésard est au centre de ce système : c'est lui qui lit les articles d'autres chercheurs sur le sujet, fait les manipulations, analyse les résultats et publie les résultats. Et au bout de deux ans et demi, il a normalement assez de résultats et de connaissances pour écrire un mémoire sur le sujet. On le considère alors comme un des meilleurs experts mondiaux sur le-dit sujet. Et la profondeur de son expertise n'est égalée que par son étroitesse, souvent au point où il ne pourra parler de son sujet à loisir qu'avec une poignée de personnes sur la planète. Matt Might représente ça très bien graphiquement:

Et toi, tOpaZ? Ca a donné quoi de ton côté, la thèse?

Globalement, ça aura été une expérience assez mitigée pour moi. J'ai connu le meilleur comme le pire en trois ans: j'ai commencé à haïr ma thèse à partir du deuxième jour, ce qui je pense est un record de précocité en la matière. Mais la fin, aussi stressante fût-elle, en est d'autant plus gratifiante. Passer deux ans à Singapour et travailler dans d'excellents centres de recherche a été une chance. Mauvaise pioche pour mon directeur de thèse en revanche et c'est d'autant plus douloureux qu'une bonne moitié des doctorants que j'ai rencontrés tiennent leur propre encadrant comme modèle de vie professionnelle. Enfin, un résultat négatif est toujours un résultat et j'ai pu observer un superbe anti-modèle! Et j'ai aussi eu la chance de côtoyer des gens d'une compétence rare.

D'un point de vue plus métaphysique, la recherche n'est pas non plus pour tout le monde. Travailler avec des machines poussées à leur limites sur des objets dont on n'a qu'une connaissance approximative pour en tirer un peu au hasard des conclusions invalidées encore et encore jusqu'à finir par obtenir une théorie bancale qui tient à peu près la route s'apparente remarquablement à construire une maison dans des sables mouvants à côté d'un volcan pendant un tremblement de Terre. Si on est chanceux, on n'aura pas à faire face à un tsunami avant que l'apocalypse zombie n'arrive et aucune météorite ne nous tombera sur le coin du nez. Il faut aimer ne pas comprendre les choses parce qu'une fois qu'on a fait le tour d'un sujet et qu'on comprends pourquoi ce qui arrive arrive, on passe au problème suivant. C'est une vie de Lucky Luke de l'interrogation, de Maigret de la science, de héros solitaire de la connaissance qui vit pour la satisfaction de faire avancer l'humanité. Par petit pas, et de façon toujours très limitée, mais c'est comme ça qu'on avance. Moi j'aime, mais tout le monde n'est pas fait pour ce genre de noblesse et de châteaux en Espagne. Et puis ça m'a aussi confirmé que j'aime comprendre pourquoi les choses fonctionnent comme elles fonctionnent. Physics, bitches!