Du 8 décembre 1941 au 13 février 1942, soit en 67 jours, le japon impérial a mis fin à la domination anglaise dans l’Asie du sud-est. Avec 30 000 hommes, le général Tomoyuki Yamashita a dépassé les prévisions les plus optimistes de son commandement en mettant moins de trois mois pour faire avancer un front de 800km malgré une opposition de plus de 100 000 soldats anglais, indiens, malais, australiens et américains fraîchement entrés en guerre (Pearl Harbour c’est le 7 décembre 1941, la veille de l’attaque en Malaisie). En débarquant au sud du Siam (la Thaïlande d’alors) et en progressant si vite que son ravitaillement n’avait même pas le temps de le suivre, l’armée japonaise a tout misé sur un coup de bluff qui aura parfaitement fonctionné et privé l’Europe d’un million deux cent mille hectares de plantations d’hévéas et de la moitié des ressources mondiales en étain...

Mais, sans vouloir retirer aux nippons le mérite d’une campagne militaire impeccablement gérée, c’est surtout un des plus grands désastres militaires de l’histoire britannique qui est frappant. De A à Z, l’état major aura fait tout ce qu’il ne fallait pas, facilitant la tâche à un envahisseur qui n’en avait déjà pas tellement besoin. Le bilan ? Les pertes de la Couronne pour toute la campagne s’élevèrent à plus de 138 000 soldats dont 130 000 prisonniers alors que du côté japonais, on déplora près de 10 000 victimes.

Un certains nombre d’anecdotes sur cette guerre vue depuis Singapour sont donc présentées dans ce livre, dont il convient de noter la qualité de la traduction. De l’atterrant comportement des généraux anglais et australiens à la cruauté japonaise ou à l’héroïsme désespéré des populations locales, on suit la vie des différents protagonistes sur l’île. Je retiens également la description de la vie à Singapour avant le début de la guerre qui semble sortie d’un film (à moins que ce ne soit le contraire mais ça m’étonnerait quand même).

Allez, pour le plaisir, un extrait un peu long mais, vous verrez, ça se lit bien :

C’était une cité aux contrastes extravagants. Dans la ville chinoise, des familles entières pique-niquaient, baguettes en main, au bord du chemin. Des canards laqués, des nids d’hirondelles, des ailerons de requins s’offraient à l’éventaire de minuscules échoppes. Des camelots chinois vantaient leur marchandise, qui se balançait au bout d’une perche de bambou en travers de leur dos squelettique. Dans les ruelles, des lessives séchaient aux façades de pauvres maisons comme des étendards. C’était la Chine. A quelques pas de là, les lessives disparaissaient. Le bruit et l’agitation aussi. Les rues se remplissaient d’Indiens nonchalants, chemise au vent, et de femmes en saris flamboyants. L’ébullition chinoise avait cessé, les hommes passaient, indolents, déhanchés, se tenant parfois la main, les femmes entraînaient des enfants bien vêtus. Chaque trottoir était rougi de Bétel habilement craché par des chiqueurs experts. Les odeurs différaient ; poivre, curry, fruits tropicaux. La route devenait un marché indien aux étalages croulants jusque dans la rue : mangues, papayes, lychees, pamplemousses, piments.

La partie de la cité vouée au gouvernement et aux affaires était par contre différente, spacieuse, et ordonnée comme une ville coloniale modèle. Les rues étroites avaient cédé la place à de larges avenues aux plates-bandes de gazon et de fleurs exotiques, parsemées de frangipaniers et de flamboyants. Des agents de la circulation, à chaque carrefour, portaient encore des « ailes » d’osier à leur dos pour qu’ils n’aient pas à agiter les bras en pleine chaleur. Pour régler la circulation, il leur suffisait de bouger un peu les pieds.

Le clocheton de la cathédrale St-Andrews surgissait  de son îlot de gazon bien tondu, près du trône de la Cour Suprême et des bureaux officiels, ostentatoires, sans âme, propres, blancs, intimidants et rassemblés comme pour mieux se protéger. L’hôtel Raffles était à une rue de là, face à la mer, après le terrain verdoyant du « cricket club ».

Singapour « la blanche » était surtout une ville superbe. Non seulement on y trouvait la mer à chaque coin de rue, mais partout il y avait des pelouses (terrains de sports, golfs, cours de tennis, parcs, jardins) et des avenues rectilignes menant aux villages de l’île où de pacifiques Malais vivaient en bordure de plantations d’hévéas, de cocotiers, ou près de plages sablonneuses.

On aurait cru que les premiers bâtisseurs avaient tenté de reproduire avec toutes ses imperfections l’archétype de l’existence qu’ils avaient laissé derrière eux en Angleterre pour compenser la chaleur humide à laquelle nul ne pouvait échapper. Et ils avaient au fond réussi – les hommes transpiraient en jurant contre les règles officielles qui exigeaient des cols, des cravates, et des tenues blanches pour le bureau, des smokings ou des vestes courtes (appelées « bum freezers ») pour les soirées mais tous aimaient Singapour, son relent d’aventure, ses bruits, ses parfums, sa vie paresseuse et la possibilité d’y faire fortune. Sentinelle créée par l’homme, surveillant les détroits des mers de Chine et de l’océan Indien, entre l’Est et l’Ouest, l’Aise et l’Europe, Singapour était irrésistible.