Bon, il faut bien avouer que ce n'est plus la grande époque. L'homme qui a participé avec Max Roach et Art Blakey au lancement du Hard-Bop parce qu'il trouvait le Cool Jazz de la cote ouest trop mou a perdu en intensité. Je n'ai jamais trop aimé toute sa période free qui se sent encore beaucoup dans son jeu (et dans son dernier album, Sonny, Please auquel je n'accorde qu'un avis mitigé). Il faut dire que Sonny Rollins a toujours voulu renouveler son jeu. En 1959 déjà, alors qu'il venait de sortir les monumentaux Tenor Madness, Saxophone Colossus, Night at the Village Vanguard et que son avenir s'inscrivait en lettre d'or sur la 52e, il avait tout plaqué pour aller chercher d'autres sonorités et complètement disparaître de la circulation. Ce n'était bien sûr que pour revenir un peu plus tard avec des nouveautés plein les poumons mais le style n'était plus aussi conventionnel, le Free Jazz était en route. Forcément à ce compte-là, tout ne peut pas être du même niveau...

Bon allez juste pour le plaisir de vous résumer 67 ans passés à souffler dans un saxophone avec quelques noms: Coleman Hawkins, Lester Young, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, John Coltrane, Elvin Jones, Art Blakey, Thelonious Monk, Tommy Flanagan, Max Roach, Clifford Brown, Bud Powell, Miles Davis, Red Garland, Paul Chambers, Philly Joe Jones, Jay Jay Johnson. Ne cherchez pas, ils y sont tous (dans le désordre et je vous laisse ajouter ceux que j'ai oublié)! Même les Stones en 81 (j'ai cherché un moyen un peu subtil pour introduire les "Rollins Stones" mais j'ai pas trouvé, alors vous héritez de la blagues vaseuse brute de décoffrage...). Pour vous donner un équivalent c'est un peu comme si un guitariste avait joué dans sa carrière avec tous les groupes qui sont passés à Woodstock en 69.

Sonny Rollins a été de tous les mouvements du jazz de 1940 à aujourd'hui, il a vu la plupart des grandes tendances jazzistiques avant tout le monde, il a rendu célèbres quelques pièces qui sont aujourd'hui des standards (St Thomas et Moritat sont les deux plus connus je pense), il a mélangé et exploré tous les courants. Et surtout, SURTOUT, il est encore vivant. On doit se faire un peu chier aujourd'hui quand on a été un des grands de l'age d'or du jazz et qu'on ne trouve plus des musiciens à sa mesure mais le bonhomme continue d'explorer, de pratiquer un jazz assez peu conventionnel, un peu à l'avenant. Pour ça, juste pour ça et même si ce n'est pas mon jazz préféré, j'aurai pu tuer pour aller lui rendre hommage.

Le concert en lui-même n'est pas la plus belle performance que j'ai vue dans ma vie d'auditeur (c'est quoi cette idée de mettre des solos de percus sur les balades???) mais le bonhomme de pratiquement 80 balais se déplace encore bien sur scène, trimbalant et agitant son sax ténor (que j'ai toujours préféré d'assez loin à l'alto), soufflant comme un damné pendant les 2h du concert (30 minutes de plus que ce qui était prévu ; vous ne vous en rendez pas compte mais à Singapour c'est exceptionnel, il me semble l'avoir déjà dit mais un concert prévu pour durer 90 minutes ici fait entre 89 et 91 minutes en général). Je ne sais pas si je le reverrai un jour mais au moins une fois dans ma vie j'aurai vu et entendu un des pères fondateurs. J'en aurai pleuré. Amen.