8 mars: Lee Ritenour & Friends

Vous ne connaissez pas Lee Ritenour? C'est mal. C'est pourtant pas de la faute à "Captain fingers" puisqu'il a exploré pas mal de domaines musicaux avec sa guitare électrique. Alors forcément moi, quand j'ai su qu'on lui avait dit "Bon écoute, coco, tu ramènes tes amis, vous nous faites un boeuf d'enfer et les gens kiffent la vibe" et que le tout se faisait sous la haute autorité de la saison d'hiver (SANS "S", je l'savais!) du très réputé festival de jazz de Montreux, j'ai pris mon ticket direct. Les "friends" en question, c'était pas des manches non plus. J'ai trouvé la pianiste (Patrice Rushen) un peu en dessous des autres mais le style (jazz-fusion-bossa-nova-funk-pop-blues-rock-tribal) lui laissait assez peu d'espace pour s'exprimer, surtout avec les deux autres gros blackos de la section rythmique: Melvin Davis à la basse et surtout Will Kennedy à la batterie. Quand on sait que c'est le mec qui a commis ce solo, on s'attend à un méchant concert. Bon en revanche, il avait laissé la finesse et la subtilité au vestiaire cette fois, ça a envoyé du très lourd d'un bout à l'autre du concert. Et ce n'est pas le passage sur scène de Kurt Elling en guest star (ça c'est un chanteur de jazz! Pas comme ces produits de supérette, qu'on nous vend depuis quelques années, fade et dont le seul talent musical réside dans la compétence de leur attaché marketing!) qui risquait de faire baisser la température.

Ce que j'aime bien dans ces concerts "carte blanche", c'est plus la sympathie et la spontanéité que la cohésion d'un groupe de musiciens. Les gars, c'est des pros, ils connaissent leur répertoire, ils ont déjà joué les uns avec les autres plusieurs fois, s'ils sont perfectionniste ils ont même fait une répèt' à l'arrache dans l'après midi, donc ils n'y a pas à s'inquiéter pour la qualité musicale de l'ensemble. Mais ce que j'aime encore plus, c'est que les musiciens y vont pour se faire vraiment plaisir. On discute pendant qu'on joue, on fait quelques approximations de temps en temps, on se vanne quand un pote fait une fausse note. Elling qui arrête un morceau pour expliquer à Ritenour qu'il veut pas prendre le premier solo parce qu'il veut pas que son compère profite de la sauce qu'il aura faite monter comme au morceau précédent, que c'est trop injuste et qu'il va pleurer et se rouler par terre si ça continue, c'est assez comique. Tout le monde rigole un bon coup et on repart comme si de rien n'était. Super ambiance, gros son à souhait, de quoi entamer le festival de la meilleure des manières.

10 mars: Kurt Elling

Après le jazz moderne et spontané nourri d'influences extérieures de Lee Ritenour, voilà un concert beaucoup plus classique. Dans sa forme (trio piano-contrebasse-batterie pour soutenir un vocaliste), son ambiance (feutrée et transpirant l'intelligence) ou son style musical (du jazz pur et dur), on était très loin de la folie bouillonnante multicolore du samedi précédent. Les transitions étaient impeccables, la section rythmique avait une vraie cohérence, on sentait que les musiciens se connaissaient sur le bout des doigts, les compositions étaient bonnes, personnelles, touchantes et intéressantes, la voix du chanteur me rappelait régulièrement David Linx. Bref, ça avait tout pour être un très bon concert.

Hélas! Cent fois, mille fois hélas! C'était sans compter sur le public singapourien. Sa ferveur lors de mon concert précédent me paraissait bienvenue et même adaptée avec l'ambiance d'alors. Par contre conclure un morceau tout en finesse et en nuances qui invite plutôt à l'introspection par une salve de cri et d'applaudissement furieux, j'ai trouvé ça malvenu. Ça rendait l'hommage aux musiciens superficiel et un peu faux, un peu comme si on leur brandissait un panneau "applaudissez maintenant" et que tout le monde s'y employait le plus bruyamment possible. Puis voilà le respect de l'artiste quand pendant les applaudissements après le rappel la moitié de la salle est déjà en train de se bousculer pour sortir. Ce décalage avec le public m'a un peu pourri le concert et c'est dommage parce que je pense qu'il était excellent...

16 mars: Eddie Palmieri Latin Jazz Band

Avec les morts de Tito Puente en 2000 et de Ray Barretto en 2006, le nombre des génies du Latin Jazz en avait pris un coup. En gros, on pouvait les compter sur les doigts d'un doigt. Ou deux. Et sur ce doigt restant, il y a ce papy un peu bedonnant, pas trop de cheveux, une courte barbe blanche et la mine joviale, qui rentre sur scène tout seul, nous démontre dans un préambule qu'il a plus d'une corde (de piano) à son arc en mélangeant classique, jazz, blues et salsa. Et puis voilà le reste de l'orchestre: un trompettiste de feu, un congero énormissime, timbalero, saxophoniste et contrebassiste qui réussissent le mélange des genres à merveille (harmoniquement la musique cubaine, il faut avouer que ça a ses limites, par contre ajoutez-y du jazz, ça prends une autre dimension. Je vous passe le couplet saoulant sur la rythmique, vous savez ce que j'en pense).

Bon cette fois, les applaudissements à tout rompre, ça collait bien avec le thème. La standing ovation que le public donne quasi systématiquement me paraissait même un plus sincère que d'habitude et j'ai même assisté à deux choses assez spectaculaires: les gens sont sortis de leurs sièges pour aller danser dans les allées (première fois que je vois ça en un an de concerts ici) et le concert a fini avec 20 minutes de retard (à l'Esplanade quand on dit que le concert finit aux alentours de 21h, c'est qu'entre 20h59 et 21h02, on rallume les lumières dans la salle). Ce soir-là, après deux semaines de pluies, le beau temps était de retour, j'avais encore en têtes les dernières notes d'une comparsa et les épaules et le dos nus de la charmante demoiselle assise devant moi qui a dansé dans son siège une bonne partie du concert, le Nasi Goreng d'après concert était bon, tout allait bien avant d'attaquer une semaine écourtée et un week-end de quatre jours sur l'île de Redang...