J'avoue avoir eu peur pendant le premier quart d'heure: un pianiste qui peine à marcher jusqu'à son instrument (il fait 10 ans de plus que ses 73 ans), un premier morceau très connu assez convenu, un trio qui ne communique pas et où chacun dégage sérieux mais pas joie ou vie. J'ai craint de me trouver face à un ensemble blasé de tourner depuis 20 ans. Ca a duré jusqu'à une reprise du Concerto Brandebourgeois n°5 bossa-nova et un solo de contrebasse monstrueux ou les syncopes jazz le disputait aux riffs grunge.

Et puis d'un seul coup, je me suis rendu compte que les trois compères se connaissent assez bien pour ne pas avoir à se regarder et quand la gravité disparaît avec les improvisations de chaque musicien (mention spéciale au sourire béat du batteur en fin de premier set), je comprends que je vais passer un sacrément bon moment. Ce premier contact froid se fissure très vite sous les présentations de chaque morceau pleine de malice, les qualités musicales de chacun et de l'ensemble. Finalement, le trio est à l'image de son leader, on peut le penser fatigué de ces années de scène mais on voit vite dans ses paroles, son regard et son jeu, une vivacité, une intelligence, un amour de la musique et du public sans bornes.

C'est peut-être parce qu'on est à Singapour ou parce que cela facilite le contact avec le public mais on n'aura entendu ce soir-là que des airs connus (Satie, Ravel, Bach), ce que je trouve toujours un peu dommage. Tout le contraire du rappel qui restera pour moi un immense moment de musique et de bonheur extatique mais dont je ne connaissais pas la partition d'inspiration. Je ne regrette vraiment pas mon concert surtout que c'est peut-être une de mes dernières occasions de voir Jacques Loussier sur scène... A écouter et à voir d'urgence!