Vous n’avez jamais remarqué qu’à chaque fois que vous avez une chemise blanche toute propre, immanquablement et en dépit de tous les efforts ou de toutes les précautions que vous pouvez prendre, le midi-même vous allez faire tomber quelque chose dessus? Le plus souvent d’ailleurs, il ne s’agit pas d’une toute petite tâche discrète. Non non non, ça serait beaucoup trop simple, vous allez faire plutôt laisser choir un demi-litre de vinaigrette, de la sauce au vin ou un nappage au chocolat. A Singapour les sauces sont, au choix, marron ou rouge. Je vous laisse imaginer le désastre les jours de chemise claire. Je ne demande pourtant pas grand chose : pouvoir porter deux fois une chemise avant de la mettre au sale.

Je me demande ce qu’a bien pu faire un de mes ancêtres pour que toute sa lignée soit ainsi condamnée à errer dans les lagunes d’un espace-temps qui n’est qu’auréoles colorées sur morceaux d’étoffes claires. Je sens confusément dans les tréfonds de mon (brillant) esprit que cela remonte au Moyen-âge. Je penche pour l’hypothèse d’un serveur maladroit qui aurait bousculé une sorcière, renversant ainsi sur sa nouvelle robe (la noire, avec les pans déchirés et la petite chaînette en plomb ornée d’une tête de mort pour accrocher ses fioles, de la collection Bûcher – printemps/été 1007) le contenu d’un gobelet d’un vin tellement acide qu’il y avait fait des trous. "Malhoireux!" (oui, c'est la VO) se serait alors emportée la petite vieille. Et elle l’aurait ainsi puni de 1000 ans de tâches sur ses effets. Lui, bouseux de l’époque n’y aurait pas prêté attention mais c’était sans compter sur la formidable réussite familiale qui contraint aujourd’hui les cols blancs de ma génération à porter des chemises souillées les après-midi de repas malencontreux.

Gravure de la scène de la malédiction, fusain et couleurs hexadécimales sur peau de chèvre, musée des arts numérico-crétino-bidons, Singapour

Tout cela a du se passer un 30 juillet 1007. C’est une époque qui est révolue maintenant. Lundi j’ai brisé la terrible malédiction qui frappait les hommes de la famille. J’ai en effet réussi à conserver ma chemise propre immaculée non seulement à midi mais également jusqu'au soir! Et je n’avais pas choisi la facilité en prenant des nouilles chinoises avec une sauce qui louchait déjà sur les boutons de mon vêtement. Même en m’y mettant avec des baguettes, je n’ai pas réussi à en mettre une seule goutte à côté. Alléluia mes frères!

P.S.: Bon par contre, j’avais transpiré comme un âne; du coup la chemise est quand même partie dans la panière mais je ne suis pas non plus responsable des malédictions jetées sur ma famille par un sorcier mécontent des entrainements de jogging trop rigoureux que lui faisait subir un de mes ancêtres prof de sport au XIII° siècle.