Oui, mais il manque quand même à la cité-état et à ses douces peuplades quelque chose d’essentiel : une capacité à la réflexion, à l’innovation, à la fantaisie, en un mot à la profondeur. L'argent et la réussite sociale sont ici érigés en valeurs-étalon pour mesurer la qualité d'un individu. Forcément, les gens qui veulent s’embellir le vocabulaire et l’âme à coup de Steinbeck ou de Cézanne ne sont pas à leur avantage... Pour moi les deux raisons principales – intimement liées au reste – de ce trou béant sont l’Histoire et le rôle de l’état.

 

Quel état pourrait en effet se vanter de s’être créé une Histoire et un passé culturel propres en 40 ans quand il a fallu des siècles de tâtonnement à la "vieille Europe" (n’en déplaise à Donald Rumsfeld) pour se découvrir des Mozarts, des Leonards de Vinci, des Shakespeares, des Alberts Einstein ou des Loanas Duloft. Mêmes nos amis d’outre-Atlantique jouissent d’une élite culturelle qui prend ses racines en Europe. Le Music Hall puis le cinéma auront été pour eux les premiers vrais moyens d’exprimer leurs talents culturels propres. Je ne vais pas vous refaire tout l’article de Wikipedia sur l’histoire de l’île mais on comprend sans mal que la culture est quelque chose qui demande du temps, du temps et encore du temps et que l’ancienne colonie anglaise n’en a pas eu assez.

A ceux qui ne voient pas trop en quoi ça joue sur la superficialité, je fais un parcourt fléché : temps -> Histoire -> culture -> artistes -> penseurs -> réflexion. On pourra toujours argumenter qu’ils importent leur culture en faisant venir des artistes, en attirant des cerveaux et en se nourrissant des diverses influences des gens qui viennent vivre ici. Le Melting Pot américain n’a pas mieux marché et l’instabilité de cet environnement toujours changeant n’incite que rarement les dits artistes ou les dits cerveaux à rester. Ces efforts suffisent tout juste à leur fournir un vernis culturel qui ne fait pas illusion bien longtemps.

 

Là il faut que je vous explique la différence que je fais entre culture et vernis culturel si je ne veux pas vous perdre dans les limbes de ma prose confuse et ambiguë dont l’architecture baroque n’est pas sans rappeler les dorures et le marbre de l’église de Birnau depuis le perron de laquelle on peut se perdre entre les rangs de vigne dans les tons verts, bruns, roux et bleus de la vue exceptionnelle sur le Lac de Constance pour peu que l’on vienne au début d’un automne qui a poussé plus d’un poète en proie aux plus sombres malaises existentiels à déclamer l’écharpe au cou et le nez au vent quelques banalités sur des sanglots longs des violons saisonniers qui blessaient son cœur d’une langueur monotone en rien annonciateurs à l’époque d’un débarquement massif de soldats du monde libre qui partiraient la trouille au ventre un siècle plus tard reconquérir les plages d’une Normandie sous le joug d’un oppresseur dictatorial moustachu et en bottes de cuir allié à un Japon impérial et kamikaze qui occupaient alors dans la terreur Singapour, tiens nous y revoilà. Le premiers qui me dit qu’il voit pas ce que des malaises faisaient avec Verlaine à 11000 bornes de Kuala Lumpur, je lui casse la figure en rentrant (je parie n’importe quoi contre un truc qui a un peu plus de valeur que vous avez eu besoin de relire la phrase précédente pour comprendre la blague).

Donc la culture et le vernis culturel. Le premier relève de l’individu alors que le second est destiné à l’entourage. On enrichit sa culture pour soi alors qu’on épaissit son vernir culturel pour les autres. Lire un bouquin sans nécessairement en parler relève de la culture ; apprendre qu’il y a eu 2403 morts américains lors de la bataille de Pearl Harbour pour pouvoir le ressortir en société et épater la galerie ne sera jamais, de mon point de vue, la preuve d’un niveau culturel élevé. Une expression anglaise qui résume très bien la chose dit ceci : "A gentleman is someone who can play the bagpipe and who does not." Je laisse les non-anglophones sécher sur la traduction mais la leçon essentielle que j’en tire c’est qu’un gentleman est cultivé.

 

Ce qui nous laisse finalement à Singapour avec peu de gentlemen. Les nouveaux riches sont à tous les coins de rues, dispensant et dispersant leur argent de manière qu’on rende hommage à leur réussite et c’est tout un modèle culturel qui se meurt dans l’ombre. Bon je crois que j’ai assez exposé mon vernis pour aujourd’hui, moi. Vu la longueur du post et l’heure, je vais vous laisser réfléchir à la responsabilité de l’état dans la capacité de réflexion de ses citoyens. Je ramasse les copies quand j’ai le courage de prendre le temps d’y réfléchir un coup ; pour l’heure, je pars dépenser des cents et des milles, boire du Champagne et jouer de la cornemuse jusqu’à pas d’heure…